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ГОВОРИТ МОСКВА ICI MOSCOU
J’ai fait voilà une dizaine de jours un léger malaise cardiaque de gauche. Normal puisque toutes les crises sont de gauche, surtout les crises cardiaques, et surtout depuis que la gauche sait qu’elle n’a pas le monopole du cœur.
Rassure-toi belle lectrice, je vais bien. Et à part quelques larmes dans l’ambulance, je me suis conduit comme un grand garçon. Non que j’ai eu peur de mourir, mais l’idée de la douleur de mes proches m’était difficilement supportable. Le toubib qui me posait un cathéter l’a vu et m’a assuré que j’allais m’en sortir. Effectivement, force est de constater qu’il avait raison. J’ai donc célébré le 1er août comme il se doit. Blague à part, je me suis retrouvé dans une unité de soins intensifs loin de chez moi et surtout loin de mes bases affectives.
Passé le choc, et les premières thérapies produisant un effet favorable, je me suis mis à observer ce qui se passait depuis mon lit avec la ferme intention d’en faire un article. Problème, en sortant de l’hôpital, je me suis vanté auprès de quelques amis du fait que j’allais écrire cet article, ce qui, du coup, m’oblige.
Lorsque vous arrivez dans une unité de soins intensifs, vous n’êtes plus vraiment un être humain. Vous devenez une machine à réparer dans l’urgence. Sauf qu’à la différence d’une machine ordinaire, si cette machine s’arrête, elle ne repart plus. Je l’ai dit, il y a urgence. Donc en moins de temps qu’il ne faut à Rudy Reichstadt pour me traiter de complotiste, vous vous retrouvez à poil dans un lit relié à tout un tas de câbles et de tuyaux. Puisque j’étais conscient, je me suis mis à observer. Car en soins intensifs, pas ou peu d’intimité. Pour personne. Ici, on répare. On s’occupe du technique. On est en cardio. Donc les cœurs doivent battre au bon rythme, à la bonne vitesse.
Conscient, il ne me restait donc qu’à me laisser soigner et à observer.
Le service passe par des phases de léthargie presque aussi impressionnantes que les phases d’intenses activités. Personnellement, je n’étais qu’un cas banal. Chacun – ou plutôt chacune tant la médecine est féminisée en Russie – était à son poste, et connaissait les gestes à faire et les produits à administrer. Près de mon lit un appareil électronique émettait des sons d’alerte chaque fois que mon palpitant, qui s’était fait oublier pendant cinq décennies, se mettait à déraper. Une infirmière qui passait m’a demandé si cela me gênait et si je voulais qu’elle arrête ou baisse le son. Je lui ai dit qu’au contraire, ça me tenait compagnie. Elle a rigolé en me disant qu’on en reparlerait dans deux heures. Puis petit à petit, sous l’effet des produits, les sons d’alerte se sont raréfiés. Tiré d’affaire, me sentant bien, j’ai voulu me lever. Et là, la machine a commencé à s’affoler.
Une infirmière accourt.
« Vous êtes fou ! Qu’est-ce que vous faites ? Qui vous a permis de vous lever »?
Confus, j’explique que je me sens désormais tout à fait bien et que la machine ne montre plus de signes de fibrillation. Sous peine de graves problèmes, je dois convenir fissa qu’ici, les décisions, ce n’est pas moi qui les prends. Je me couche sans discuter. Comme un bon chien obéissant. Une caresse en récompense ? « Vas te faire voir ».
Le service, comme moi, semble se rendormir. Il retombe dans une léthargie à peine perturbée par ma courte hardiesse.
Le personnel médical est russe. Seules les boniches qui portent les repas et vident les seaux d’aisances sont turkmènes ou kirghizes.
Une femme avec un fort accent d’Asie centrale s’approche de mon lit et me dit :
« Vous n’avez rien mangé ! Vous n’avez pas faim »?
« Pardon, mais je ne m’étais même pas aperçu que vous m’aviez apporté à manger ». De toute façon, une infirmière était déjà sur ses talons en hurlant que les médecins avaient interdit toute prise de nourriture, et que ce repas était une erreur. Un mal pour un bien donc. Déjà 30 heures que je n’avais rien avalé, sinon des médicaments.
L’après-midi tirait à sa fin. Que c’était long ! Je m’avisai que si je trouvais le temps long, c’est que mon état s’améliorait. J’allais donc sortir de ce putain d’hôpital debout.
Quand vers les 20 heures, en quelques secondes, le service se retrouva en état d’alerte avec l’arrivée d’une nouvelle machine à réparer. Il était conscient lui aussi.
« Slava, il faut te déshabiller complètement. Tu veux de l’aide ? » Le jeune homme répondit par une magnifique gerbe de vomi et de sang.
C’est alors qu’une formidable machine logistique s’est mise en place en quelques secondes.
« Macha, Boris, apportez des protections. Jusqu’à la Turkmène qui tentait de nettoyer comme elle pouvait les vagues de vomi de Slava.
« Slava ne dors pas. Tu viens d’où ? »
« Région de Kirov ». Nouvelle gerbe du type de celles qu’on aimerait que Bernard-Henri Lévy se prenne dans la figure et sur sa chemise immaculée en guise de tarte à la crème.
« À Moscou tu vis où ? » Pas le temps de répondre…
« Tu fais quoi à Moscou ? Des études ? »
« Ça sert à rien les études. »
« Comment ça, ça sert à rien ! »
« Les filles, il faut d’autres protections ».
Slava, 26 ans, était arrivé de la région de Kirov à environ 1 500 kilomètres au nord de Moscou. Il avait décidé de tenter sa chance dans la capitale et de devenir coursier. C’est tellement simple avec les plateformes. Il suffit d’avoir un vélo ou une trottinette, on s’inscrit et c’est parti pour la vie d’esclave. Comparé à Kirov, les rémunérations paraissent attractives.
« Macha, tu arrives avec les seringues ? »
Le matériel vole à travers la pièce. Il n’est pas donné, il est lancé.
« Il faut le transfuser et vite ! Youlia, ça vient le plasma ? »
« Je n’ai pas encore fait la demande au labo. »
« Qu’est-ce que tu attends ? »
« On n’a plus de formulaires. »
Jusque-là, j’étais resté stoïque. Tout petit. Hors de question de me faire remarquer de quelque manière que ce soit. D’abord parce que je ne voulais d’aucune manière entraver le travail de ces gens en plein sauvetage, mais aussi parce qu’il m’était donné d’assister au travail de médecins urgentistes en pleine action, ce qui est rare pour le commun des mortels. Du reste, c’est précisément parce que nous sommes mortels que ces gens sont là et font un boulot formidable. Cela dit, tout d’un coup j’ai eu envie d’éclater de rire. Décidément, la bureaucratie soviétique n’est jamais très loin. Un gosse a besoin de sang pour survivre, et il risque de mourir parce qu’il manque un bout de papier. Parce que l’urgence de bureau surpasse l’urgence médicale. Les larmes du matin avaient laissé place au rire. Pas de doute, j’allais mieux.
Bien sûr personne ne l’a vu, mais j’avais un peu honte de rire tandis que les toubibs mettaient tout en œuvre pour sauver Slava.
Ce sont les médecins qu’on aime. Ce ne sont pas les petits généralistes qui vous gardent 10 minutes et qui encaissent la manne de la sécu après vous avoir bien fait culpabiliser sur ce qui vous arrive.
« Si vous ne changez pas radicalement de régime alimentaire, Monsieur Ducon, je ne donne pas cher de vos artères dans cinq ans. Ça vous fera 35 euros… Oui oui, je prends la carte ».
Ce ne sont pas non plus les médecins de plateaux comme Jérôme Marty avec son accent de bouzeu qui pue la merde et le vin pourri de Fronton qui vous dit de vous faire vacciner avec un produit frelater pour sauver papy et mamie.
Non, là ce sont de vrais médecins. Des médecins qui sauvent des vies. Qui savent qu’ils n’ont pas le temps. Des médecins qui doivent décider vite et bien.
Sur ma couche, accroché à mes fils et à mes perfs, je me fais petit. Je pense à ce jeune homme qui pourrait être mon fils. A-t-il manqué de parents pour lui donner des coups de pieds au cul pour qu’il fasse autre chose de sa vie qu’esclave sur une trottinette électrique ? Et moi, ai-je bien fait avec mon garçon ? Quand tout d’un coup je me suis rendu compte que jusque là j’étais passé à côté de l’essentiel. La prière. Oui, c’est ça ! Prier me donnait l’occasion de passer du rang de spectateur à celui d’acteur dans toute cette agitation.
J’avais trouvé le temps de pleurer sur mon sort dans l’ambulance, mais pas celui de la prière.
« Seigneur, prends soin de Slava et de ceux qui l’entourent ». Parce que je puis le dire après avoir passé plusieurs heures à regarder cette scène : ces gens ne sont pas de simples techniciens. Il y a incontestablement l’amour du prochain dans chacun de leur geste.
J’étais inquiet pour Slava. Cependant, je me souvenais que mon beau-père, très longtemps médecin hospitalier dans un service de réanimation, m’avait dit que les médecins parvenaient à retourner des situations de manière spectaculaire.
Slava s’était fait une fracture pendant son travail, chose malheureusement assez fréquente dans son cas. Comme la fracture le faisait souffrir, il avait avalé des doses massives d’anti-inflammatoires qui lui avaient endommagé l’estomac.
Et puis était venu le temps de l’apaisement. Tout ce qui pouvait être fait pour Slava l’avait été. Il fallait attendre et voir. Bonne nuit.
On dort très peu en soins intensifs. Il y a les machines, les dames qui vous prennent la tension sans vous réveiller, mais en vous réveillant quand même, bref, même hors urgence, il y a tout de même une certaine fébrilité. Et puis il y avait le monitoring de Slava qui faisait du bruit chaque fois que son cœur dérapait. Car si ma machine s’était bien calmée, celle de Slava n’arrêtait pas. Il arrivait même que les deux machines se répondent.
Au matin, Slava respirait calmement. Il a même dit quelques mots. Je ne lui ai pas adressé la parole. Pour dire quoi ? J’avais eu droit après presque 48 heures de jeûne à un plateau repas. En matière de bouffe, les hôpitaux de Moscou sont à la hauteur de la réputation des hôpitaux du monde entier. On m’avait annoncé mon transfert. J’aurais voulu remercier, mais l’équipe avait changé. J’ai insisté pour repartir sur mes deux pieds, mais on m’a dit que la règle, ici, c’était que les gens arrivaient et partaient couchés ou assis.
J’étais arrivé avec une pendule déréglée, ils avaient remis les pendules à l’heure. Franchement je m’en sortais bien et je n’avais pas à me plaindre. Et franchement, n’est-ce pas mieux, au lieu de pleurer sur soi, de prier pour un autre ? Si mon passage aux soins intensifs à Moscou, outre l’amélioration de mes connaissances du russe a servi à ça, je n’aurai pas perdu mon temps.
Jacques Frantz
Jacques,
Ton billet m’a beaucoup ému.
Moi, je prie notre Seigneur pour qu’il nous laisse encore un peu sur terre notre Jacques. Je sais bien que le Christ fait ce qu’il veut et au moment ou il estime devoir le faire, mais mon dieu, ce genre de billet nous remet dans une certaine humilité.
Et ça fait du bien.
Merci infiniment de ton témoignage.
Je prirai pour toi et pour Slava.
Voilà qui nous rappelle combien, humains que nous sommes, nous ne tenons qu’à un fil, mais par bonheur, c’est Dieu qui est maître de ce fil et fait toutes choses parfaites. Alors, que le Seigneur, Dieu de tendresse, garde notre Jacques bien en vie et en santé, et veille sur Slava !
Merci de ce partage. Prompt rétablissement, à vous-même ainsi qu’à Slava!
Évidemment, je comprends bien qu’on souhaite ressortir des soins intensifs sur ses deux pieds et avec un cœur qui tourne comme une horloge.
Cela dit, je pense que lorsque nous plaçons notre confiance – notre foi – dans le Christ Sauveur, la vie après la mort, dans la Jérusalem céleste, devrait être un bien désirable. Je le dis aussi pour moi… Voici ce qu’écrivait Paul aux Philippiens (1: 21-23):
« En effet, pour moi, vivre c’est le Christ, et mourir est un avantage.
Mais si, en vivant en ce monde, j’arrive à faire un travail utile, je ne sais plus comment choisir. Je me sens pris entre les deux : je désire partir pour être avec le Christ, car c’est bien préférable ; mais, à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire. »
Mais alors, enfin, tu nous fais des frayeurs!!!! Je suis désolée d’apprendre que tu n’étais pas bien et tu tournes cette histoire avec humour et gentillesse, c’est bien toi. Jacques, toutes mes excuses de ne pas t’avoir écrit plus tôt, peux-tu stp m’envoyer un whatsapp ou telegram afin que nous reprenions contact?
J’espère de tout coeur que tu vas bien te rétablir, mais tout grand gaillard que tu es, je suis sûre que tu vas bien t’en tirer. Juste prends soin de toi.
Je t’embrasse, Béatrice
Jacques bonsoir
La surprise passé sur cet incident serieux qui t’arrive ,nous imaginons
loin de ta famille ce qui à du trotiner dans ta tête ..mais la lecture de la suite de ton article ne nous étonne pas ,nous retrouvons la force de l’ésprit qui est en toi ..
Nous restons bien sur dans l’attente de te revoir chez nous..
Laurent le frére de Pierre avec qui nous échangeons sur ton parcours
attends avec impatiente de te revoir …Il est depuis début Juin affecté
à Montauban..
Bises de nous dans l’attente de « refaire le monde …. » dans ton sud ouest ……..