SUIS-JE UN VOLEUR ?

©Ignace
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Voilà quelques jours, au bistrot — histoire de ne pas faire que boire — je me suis amusé à poser la question suivante : Suis-je un voleur ?

Voici la situation :
Dans l’entreprise où je travaille nous avons des armoires réfrigérées en libre service où les gens peuvent acheter diverses victuailles pour se restaurer. On y trouve des yaourts, des barres chocolatées, des boissons, des sandwiches et même des plats cuisinés à réchauffer.

Le concept repose sur la confiance. Ainsi, le client se sert, présente l’article devant un lecteur de code à barre puis en fin de procédure valide sa commande et paie avec sa carte de paiement classique.

Cependant, il arrive parfois qu’un code à barre ne soit pas lisible. C’est précisément ce qui m’est arrivé l’autre jour. J’ai acheté, pour moi et mon collègue, quatre sandwiches dont l’un n’a pas pu être lu et partant pas pu être facturé.

Deux solutions s’offraient à moi :
1. Reposer l’article dans l’armoire et en choisir un autre, ou
2. consommer le sandwich que je n’ai pas pu payer. Que croyez-vous que je fis ? J’ai mis le sandwich dans mon sac à provisions et en ai payé que trois au lieu de quatre. Mon collègue — très catholique — n’en est pas moins très légaliste. Il m’a immédiatement dit que j’étais un voleur et que la bienséance exigeait que je remisse le sandwich pour en prendre un autre dont le code à barre était lisible et payer ainsi normalement tous mes articles.
Autour de la table il y avait Alain, Christian, Didier et Anne-Catherine.

Alain c’est un peu le chef de la bande. Un peu grande gueule, le mec du sud de la France qui parle fort, ce qui ne l’empêche pas d’être sympathique, sans quoi il n’aurait pas été invité. Christian c’est le juriste du groupe. C’est aussi le plus jeune, ce qui ne l’empêche pas d’être intelligent. Je dis ça surtout parce qu’il lit de temps en temps ce blog. Didier lui c’est le vrai vaudois. Il cherche le juste milieu, il dit « qui ne peut ne peut » et surtout, il ne veut froisser personne. Et la meilleure pour la fin, Anne-Catherine, aux convictions gauchistes assez affirmées qui a compris, l’âge avançant, que certaines injustices sociales risquent bien de lui survivre.
Alain, geek invétéré (nous le sommes un peu tous dans la bande) a sorti son téléphone pour interroger l’intelligence artificielle. Le verdict de la machine fut sans appel : « Jacques Frantz est un voleur au motif qu’il s’est approprié illégalement le bien d’autrui ». Pour Christian le juriste, même s’il reconnaît que l’IA a raison et que les textes du code pénal qu’elle cite sont pertinents, il ouvre tout de même une brèche en indiquant que la jurisprudence admet le vol « par nécessité ». Certes ce n’est pas très pertinent en l’espèce, mais il fait valoir qu’il existe des cas où le voleur n’a pas été condamné.
Didier quant à lui ne veut froisser personne. Je vous l’ai dit, il cherche le juste milieu. Donc un bon copain comme Jacques Frantz ne peut pas être un voleur. En plus il avait bien essayé de payer, mais cela s’est avéré impossible. Il propose donc la possibilité de mettre une petite caisse où les gens pourraient payer en liquide, un peu comme ça se fait en Suisse à la campagne quand les gens mettent des pots de confiture sur leur mur avec une caisse ou des bulletins de versement.
Enfin pour Anne-Catherine, toujours soucieuse de justice sociale et pour qui le gros ne devrait pas avoir systématiquement raison contre le petit, le vendeur est responsable du bon référencement de ses produits et donc c’est tant pis pour lui, Jacques Frantz ayant fait tout ce qui était en son pouvoir pour payer.
Quant à moi je ne doute pas que, trop content de condamner un blanc de plus de cinquante ans, le tribunal serait intraitable. Cependant voici ce que je plaiderais :
La cour ne saurait retenir contre moi l’intention frauduleuse. Mon intention était bien de payer l’ensemble des articles retirés de l’armoire. J’en ai été empêché. Bien sûr, j’aurais pu remettre l’article dans son armoire le plus rapidement possible pour respecter la chaîne du froid et prendre à sa place un article semblable dont le code est lu. Mais si je l’avais fait, cet article remis à sa place par mes soins aurait été retiré par quelqu’un d’autre qui se serait heurté au même problème de lecture du code. À supposer que sinon le monde, à tout le moins l’entreprise où je travaille parmi un millier de personnes soit exclusivement peuplée de gens vertueux, l’article aurait été passé en vain et remis dans le réfrigérateur jusqu’à son retrait de la vente à la date de péremption et son élimination.
Je considère donc que
1. J’ai évité un gaspillage et qu’il me semble plus moral de m’approprier un article et de le consommer plutôt que de le voir détruit.
2. Il est bien évident que si la somme m’était réclamée sans majoration et dans un délai raisonnable, je m’acquitterais du paiement.
3. Si au lieu d’une machine on avait fait le choix d’un kiosque avec les mêmes articles vendus par un être humain, le vendeur aurait pu lire le prix et me facturer manuellement l’article concerné.
4. Le vendeur a fait un choix de modèle économique. Il a décidé de se passer de toute intervention humaine et de confier la vente de ses produits à une machine. Il doit en assumer les risques et les conséquences, y compris la non-facturation pour des raisons techniques.
5. Le vendeur n’a pas subi de préjudice puisque l’article concerné n’aurait pas été vendu comme cela a été démontré plus haut. J’ajoute que le prix des sandwiches couvre les pertes. Par conséquent, j’ai — depuis deux ans que j’achète des sandwiches — largement payé le sandwich qui ne m’a pas été facturé.
Il faut vraiment prendre garde à la machine.
Le geste d’Alain à cet égard est intéressant. Il a eu, dans un souci incontestable d’objectivité, le réflexe d’interroger la machine. Certains pensent que demain le monde pourra, grâce à la machine, se passer de médecins ou de juristes. Comme tout le monde, je m’accommode de la machine qui distribue à manger. Attention à ne pas s’accommoder trop vite d’une machine qui rendrait la justice.

Jacques Frantz

1 commentaire

  1. sans compter que la Justice elle-même est une machine qui, bien qu’elle soit actionnée par des humains, n’en résulte pas moins d’une lecture des textes qui ne tient aucun compte des cas particuliers, des erreurs éventuelles, y compris et je dirais même surtout lorsqu’elles ne sont pas le fait du quidam concerné mais précisément de la machine administrative elle-même. Pire encore, parce que cette machine froide est entre des mains humaines devenues robotiques, elle ne vous prend pas à la gorge brutalement, elle serre progressivement, un petit palier à la fois, et quand on se rend compte qu’on peine pour respirer, c’est déjà trop tard. Autrement dit, la politique du homard ! Quant à l’intelligence dite artificielle mais qui n’est en réalité qu’un modèle humain comprimé dans un algorithme, il serait intéressant de consulter plusieurs de ces modèles avec exactement le même discours, puis les mêmes avec un propos dont on aurait légèrement modifié quelques termes, pour savoir si tous rendraient le même verdict. Si oui, ce serait la preuve que ces machines sont bel et bien programmées par des humains pour donner tel genre de réponse à tel type de question, toujours à l’identique. Moralité : l’intelligence artificielle, ça n’existe pas ! Et à notre ami catholique, je rappelle charitablement qu’en matière de « vol », le droit canonique ne considère comme grave la matière de la faute que lorsque le préjudice porte sur au moins la valeur d’une journée de travail, ce qui n’est certainement pas le cas de ton modeste casse-croûte. donc, si péché il y a, il devrait être aisé d’obtenir miséricorde.

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